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2. La Lettre

 Alors que le docteur Regnault était sur le point d'entamer sa lecture de la lettre de l'abbé Quille, il se rendit compte qu'il avait oublié de se raser après sa douche. Il éteignit promptement sa pipe et retourna à la salle de bain. Il ouvrit à pleine capacité le robinet en or, en forme de cygne, et entreprit sans se presser de se tartiner le visage avec une généreuse couche de son gel de rasage à base d'une dispendieuse huile de baleine. Il s'arrêta un instant, bercé par le doux bruit de l'eau qui s'écoulait dans son lavabo, et se rappela, en humant l'odeur fortifiante de l'huile qui lui évoquait l'air sain du large, sa visite, bien des années auparavant, d'une usine de transformation de baleines, sur la côte macérovienne. Le processus complexe et fort coûteux permettait d'extraire jusqu'à un demi-litre d'huile de première qualité pour chaque baleine broyée par un système d'engrenages réglé au quart de tour. Le directeur de l'usine, très fier, lui avait fait faire le tour de son usine flambant neuve à la fine pointe de la technologie, du convoyeur où les baleines harponnées étaient déposées par de puissantes grues, jusqu'à l'alambic aux mille tuyaux qui distillait l'essence cétacée jusqu'à en obtenir une huile luisante et onctueuse, en passant par les travailleurs anglois et escossois qui, glissant de-ci de-là dans une vaste mare de sang leur allant jusqu'aux genoux, dépeçaient l'animal pour le débarasser de ses parties inutiles avant son passage dans le broyeur.

Avec une série de mouvements précis et rodés par de longues années de pratique assidue, le docteur rendit à son visage, hormis sa longue barbichette blanche triangulaire qui avait été la fidèle compagne de tant d'aventures, sa glabresence de poupon. Sa peau parcheminée et ridée à souhait, combinée à ses joues rosies d'un enthousiasme juvénile, lui donnait cet air intemporel et caractéristique des vieillards chez qui la flamme sacrée de la passion - qu'il s'agisse de baguettiser ou de collectionner des objets rares - brûlait jusqu'à leur dernier souffle en ce bas monde. Il s'essuya le visage à l'aide d'un bout de papier soyeux qu'il jeta ensuite dans la poubelle avec le rasoir jetable dont il s'était servi pour se redonner une allure civilisée. Enfin, après avoir laissé vagabonder son esprit quelques minutes, il referma le robinet et revint à son fauteuil, frais et dispos.

La lettre de son vieil ami était toujours là, à côté de sa pipe. Il ralluma celle-ci, remit son monocle, et prit la missive entre ses mains. Le papier, qui sentait la lavande et l'air frais, était friable, et il dut le manipuler avec soin pour éviter de le réduire en poussière. Il lut:

Mon très cher Jules,

Voilà fort longtemps que je ne vous ai donné de nouvelles. Vous m'en voyez fort marri. J'eusse voulu entretenir une correspondance plus soutenue avec vous au fils des ans, mais les affaires du monastère, exigentes au plus haut point, m'ont tenu fort occupé. Vous n'êtes pas sans savoir que nos supérieurs à Versailles exigent des comptes-rendus extrêmement minutieux de la moindre de nos activités, quart d'heure par quart d'heure, qu'il s'agisse de la gestion des fournisseurs, du livre des comptes, de l'opération des cuisines ou même de l'entretien des fosses d'aisance. Toute cette paperasse exige un soin formidable et le moindre relâchement menace d'accumuler des retards de traitement qui pourraient paralyser toutes nos activités de recherche ici. 

Trêve de balivernes! Je n'ai guère le temps de vous entretenir de mes malheurs. Vous savez, suite à vos nombreux séjours parmi nous, que nous étudions plusieurs matières, avec toute la curiosité et la fougue qui nous sont caractéristiques, ici au monastère. Il y a quelques années, nous avons remarqué certains phénomènes marginaux qui, quoiqu'ils ne fussent tout d'abord en apparence que des vétilles sans la moindre importance, n'en furent pas moins sans soulever quelques inquiétudes: un robinet offrant une pression amoindrie, des précipitations légèrement moins abondantes menant à des récoltes médiocres et autres changements qui furent pendant quelques années des irritants plus qu'autre chose.

Toutefois, comme en bien des domaines, en allant son petit bonhomme de chemin pendant longtemps, mêmes les montagnes les plus rébarbatives se peuvent conquérir. Depuis le début de l'été, mes principaux collaborateurs m'ont signalé que nous semblions avoir franchi plusieurs seuils qui, voilà à peine dix ans, eussent semblé infranchissables. Le père Du, avec qui vous avez passé de si longues heures à confectionner divers pendules et boussoles, a remarqué que le nord magnétique s'est déplacé de plusieurs degrés, et qu'il devient périlleux de s'aventurer en forêt muni d'une boussole, un instrument pourtant réputé sûr et infaillible. L'abbé Trave, notre maître-jardinier, rapporte quant à lui des appauvrissements massifs de ses récoltes de fruits et de légumes, qu'il attribue à des précipitations insuffisantes, menant à une aridité intrinsèque de ses meilleurs spécimens, auxquels il nous faut ajouter force bière et spiritueux pour leur redonner une humidité convenable à leur ingestion. Nous avons même entamé, depuis quelques semaines, une période de sécheresse tout à fait inhabituelle à ce moment de l'année dans la région du monastère, et nos marges de profit en seront grandement affectées.

Tout ce passe comme si le suc primordial de notre terre, à savoir l'eau, commençait peu à peu à faire défaut. Le climat devient plus aride, les récoltes se flétrissent, les canalisations offrent des pressions à faible rendement. Nos citernes se sont épuisées à plusieurs reprises depuis le début de l'été et nous avons dû limiter, après d'âpres palabres avec notre maître-plombier, le père Colateur, la durée des douches à moins d'une heure, et imposer une interdiction totale de l'arrosage ou du nettoyage des diligences au charbon un jour sur deux. Ces mesures draconiennes n'ont pas été prises de gaieté de coeur, ni à la légère. 

Nous n'avons pas encore de données convaincantes que nous puissions brandir à Versailles pour convaincre nos supérieurs de la justesse de nos observations. Bien que je doive m'y rendre à la fin du mois, je devrai plutôt justifier notre manque de productivité des dernières années sans pouvoir m'appuyer sur du concret. Il m'a fallu des mois pour auditer nos livres de comptes et m'assurer de leur exactitude, et je n'ai pas eu le loisir de garder l'oeil sur les recherches de mes collègues. 

Je vous en conjure, mon cher Jules, gardez l'oeil ouvert. Des changements profonds, tels une vague de fond, menacent notre mode de vie. Nous allons continuer à explorer toutes les pistes qui s'offrent à nous, mais j'aimerais vous inciter à reprendre le collier de votre pratique radiesthésique et à investiguer par vos propres moyens. Ensemble, nous serons peut-être en mesure d'accumuler suffisamment d'indices pour prouver l'ampleur du phénomène et en découvrir l'origine.

Votre serviteur dévoué,

Son éminence l'abbé Quille, du monastère de Saint-Hydrastien-en-Haute-Provence-les-Bains.

Agacé quelque peu par ce qu'il venait de lire, le docteur Regnault ferma les yeux, relaxa, inhala une bouffée crémeuse de tabac, exhala longuement puis sourit. L'abbé Quille avait toujours été aussi prolixe; il n'avait pas changé le moins du monde depuis leur dernier entretien, et comme toujours, il était bouleversé par des riens. Pourquoi s'inquiéter autant pour de telles fadaises? Certaines années il pleuvait moins, et d'autres plus. Voilà tout. L'être humain était tel que, le nez collé à sa petite réalité, il passait sans le savoir à côté des vérités cosmiques. 

L'eau est une ressource inépuisable, cela était un fait avéré depuis toujours. N'avait-il pas lui-même toujours réussi, même dans les conditions de terrain les plus lamentables? Sa baguette et son intuition ne l'avaient jamais laissé tomber, et toujours sans faillir, il avait su trouver l'eau dans l'adversité. Depuis ses grands travaux d'excavation pour le compte de l'empereur, mené à l'aide de baguettes géantes montées sur des grues, il avait été un acteur de premier plan dans l'hydrification de toute la France. Depuis, tous pouvaient jouir d'une eau abondante, claire et illimitée. D'ailleurs, n'avait-il pas reçu l'Ordre de la licorne, la plus haute distinction pouvant être accordé à un citoyen français?

L'abbé Quille, malgré tout le respect qu'il lui vouait, n'était somme toute qu'un fonctionnaire, qui gérait un établissement de recherche situé en campagne. Du haut de sa tour d'ivoire, l'intellectuel n'avait qu'un contact ténu avec la réalité de terrain, au contraire du docteur Regnault, homme d'action et de flair, qui avait été de toutes les grandes conquêtes hydrologiques des cinquante dernières années. 

Il froissa sans plus y penser la lettre et en jeta les fragments dans l'âtre. La climatisation n'y allait pas de main morte en cette matinée, alors il alluma un petit feu pour se réchauffer et pour faire brûler ses sabots matinaux et les restes de cette missive importune. Il avait du pain sur la planche d'ici à la tombée du jour, s'il voulait que son costume pour le bal masqué de la duchesse de Bourresuintes soit à point. Il siffla Busby, qui, toujours aussi fidèle, arriva prestement à ses pieds en haletant.

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 L'eau claire et abondante percutait le bibelot, arrachant la moindre particule poussiéreuse impudente qui avait osé s'aventurer, depuis hier, à ternir l'éclat de l'adorable chaton de verre miniature que l'homme tenait de sa main gantée. Après environ un quart d'heure passé à nettoyer l'objet délicat sous tous ses angles et recoins avec une minutie superlative, le docteur Jules Regnault fut enfin heureux de son ouvrage et il déposa, sur une serviette de soie chinoise et avec le plus grand soin imaginable, le précieux colifichet félin, de manière à ce qu'il séchât, bien dorlorté par le tissu exotique au prix inestimable. Le verre resplendissait de mille feux dans les premiers rais de lumière de la journée et caressait agréablement l'oeil de ses formes délicatement ouvrées. Après quelques minutes supplémentaires de contemplation béate, il rangea son monocle cerclé d'or dans son étui de velours. Le vieux docteur ôta son chapeau et s'aéra avec ce...