L'eau claire et abondante percutait le bibelot, arrachant la moindre particule poussiéreuse impudente qui avait osé s'aventurer, depuis hier, à ternir l'éclat de l'adorable chaton de verre miniature que l'homme tenait de sa main gantée. Après environ un quart d'heure passé à nettoyer l'objet délicat sous tous ses angles et recoins avec une minutie superlative, le docteur Jules Regnault fut enfin heureux de son ouvrage et il déposa, sur une serviette de soie chinoise et avec le plus grand soin imaginable, le précieux colifichet félin, de manière à ce qu'il séchât, bien dorlorté par le tissu exotique au prix inestimable. Le verre resplendissait de mille feux dans les premiers rais de lumière de la journée et caressait agréablement l'oeil de ses formes délicatement ouvrées. Après quelques minutes supplémentaires de contemplation béate, il rangea son monocle cerclé d'or dans son étui de velours.
Le vieux docteur ôta son chapeau et s'aéra avec celui-ci, puis s'épongea le visage avec un morceau de tissu qu'il jeta ensuite dans la poubelle. Déjà, malgré l'aube tout juste naissante, la chaleur dans son jardin était tout à fait intolérable et, du haut de ses longs cheveux, blanchis par les âges et retenus en queue de cheval par un ruban saphisien aux improbables arabesques à l'exotique géométrie, en passant par ses chausses de cuir macérovien bleu royal et jusqu'à ses sabots de bois sabotiens, le vieillard était détrempé. Il se retourna et empoigna vivement à deux mains la valve surdimensionnée et, de toutes ses forces, effectua, en appuyant de tout son poids, une douzaine de tours pour faire cesser le flot d'eau limpide que crachait avec panache l'épais boyau. Le docteur Regnault, qui n'était plus un jeune homme, loin s'en faut, s'accorda ensuite un instant pour reprendre son souffle après avoir dû fournir un effort aussi considérable.
Repu du sentiment du devoir accompli, il contempla, d'un air satisfait, son jardin bétonné. Il sourit, ce qui exacerba l'aspect ridé de son visage tanné par des décennies passées au grand air à pratiquer la radiesthésie pour ses nombreux clients. Certes, les premiers rayons du soleil venaient à peine de poindre à l'horizon, et l'air était déjà étouffant comme dans un four, même à l'ombre du pavillon, mais jamais plus il n'aurait à subir les désagréments liés à l'entretien méticuleux d'une pelouse, ni à endurer les assauts incessants de bestioles insalubres de toutes sortes ou le désagréable chant d'oiseaux malpropres.
D'après l'entrepreneur qui était venu couler la dalle massive, il lui suffirait de regoudronner le béton tous les trois ou quatre ans pour l'empêcher de se fissurer. La sérénité stérile et impeccable de son jardin l'apaisait à un point tel que la forte odeur résiduelle de goudron, qui s'estomperait d'ici quelques mois tout au plus, n'était qu'un désagrément somme toute bien secondaire. Il observa d'un air distrait l'eau qui s'écoulait par le drain, au fond du jardin, puis, s'extirpant de sa satisfaction profonde au prix d'un effort de volonté, s'empara du foulard de soie, avec lequel il emballa soigneusement le chaton de verre à présent débarassé de toute impureté, fit demi-tour et rentra.
La bouffée d'air climatisé qui l'accueillit à l'intérieur le frappa de plein fouet. Il chancela et frissonna de tout son corps, car, après avoir passé ces quelques minutes dans l'atmosphère irrespirable de son jardin, il était couvert de sueur. Toutefois, sans se presser et avec doigté, il déposa le bibelot félin dans son écrin, sur la chambranle de l'âtre, puis lança le foulard de soie dans la chute à linge sale. Il jeta un coup d'oeil à la fenêtre avant et vit que Busby, son domestique anglois, en avait presque terminé avec le nettoyage et l'astiquage de sa diligence au charbon, dont l'éclat l'aveugla. Il dut détourner prestement le regard pour éviter une cataracte.
Il se dirigea sans se presser vers la salle de bain. Au passage, il balança ses sabots dans l'âtre et le reste de son accoutrement matinal dans la chute à linge sale, puis grignota un cannelé bordelais qui s'émietta un peu sur le bout du comptoir de la cuisine. Amusé par sa propre maladresse, et vu que Busby était toujours à l'extérieur à soigner sa diligence coupé sport, il se permit d'employer un bout de tissu à usage unique pour nettoyer ce petit dégât. Malgré son âge avancé et son éducation impeccable, le docteur Jules Regnault savait s'amuser en jouant avec les conventions et la bienséance, comme le chat se complaît à garder dans sa gueule entre la vie et la mort la souris.
Le jet puissant et brûlant de la douche était toujours l'occasion pour le vieil homme non seulement de se détendre en écorchant sa peau parcheminée rompue aux quatre vents, mais aussi de mettre de l'ordre dans ses pensées. Il y passait souvent presque une heure simplement à méditer le déroulement de la journée et les affaires qu'il devait conduire au courant de celle-ci. Bien qu'il fût à la retraite, il n'en était pas pour autant désoeuvré, loin de là; sa passion dévorante pour les bibelots lui permettait de passer d'incalculables heures à leur entretien, lorsqu'il était chez lui, et à leur achat, dans les diverses foires, encans et brocantes de ce monde qu'il fréquentait avec une assiduité exemplaire. Il trépignait d'impatience et n'en pouvait plus d'attendre, car dans trois jours se tenait la Grande Bagatelle de Marseille, un événement annuel où les exposants rivalisaient d'audace pour offrir des objets incroyables, rapportés des quatre coins du monde et des contrées les plus reculées et les plus sauvages par les intrépides marchands de l'empire françois.
Après avoir revêtu des vêtements amples et souples pour égréner confortablement les heures les plus chaudes de la journée dans le confort arctique de son domicile, tout en attendant de sortir à la tombée du jour pour le bal masqué chez la duchesse de Bourresuintes, bal qui promettait par ailleurs d'être fort intéressant car le Tout-Marseille y était invité, il se dirigea vers le vestibule et se mit à éplucher distraitement la pile de courrier qui l'y attendait, disposée là impeccablement par la main infaillible de Busby.
Il tressaillit lorsqu'il remarqua une lettre de son vieil ami, l'abbé Quille, qui l'avait jadis soutenu, voire supporté, lors d'un épisode particulièrement pénible de sa longue carrière aventureuse. Il bourra sa pipe du meilleur tabac roux importé de la Cochinchine, l'alluma, puis décacheta la missive en inhalant une grande bouffée de fumée acariâtre. Alors qu'il se demandait ce qui pouvait bien porter le religieux à lui écrire après tant d'années de silence, il entendit les mécanismes du système de ventilation qu'il avait activé avant d'allumer sa pipe se mettre en branle et assurer une circulation optimale de l'air dans sa demeure. Il ressortit son monocle cerclé d'or de l'étui de velours et entama sa lecture d'un oeil attentif et inquiet, car il pressentait que celle-ci serait porteuse de bien mauvaises nouvelles.
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